Carlos Casteleira

GÉO-HISTOIRES

Photographie, territoire et cartographie

Lieux de vies, lieux privés ou publics, lieux abandonnés ou en ruines, lieux de passage de nos corps et de nos imaginaires, paysages et territoires : autant d’images qui alimentent le Plotmap avec leurs métadonnées pour tisser une réalité faite d’histoires techniques, économiques, politiques ou poétiques. Comment ces expériences et trajectoires géo-photographiques peuvent-elles se raconter ?

_DSC6862.jpg

Vers les années 1960, de nombreux artistes ont commencé à considérer le paysage comme un processus ouvert, une autre façon de regarder et de se mettre en relation avec l’espace environnant. La remise en question de la notion de paysage a eu lieu au moment où l’écologie commençait à revêtir une importance capitale. Des artistes comme Richard Long et Hamish Fulton en Angleterre, Michael Heizer, Robert Smithson ,Walter De Maria, Dennis Oppenheim et Robert Morris aux États-Unis, ou Alberto Carneiro au Portugal ont ouvert les portes à cette mouvance de l’art de la terre ou land art. Un nouveau paradigme a remplacé la simple représentation imagée et rationnelle du paysage, issue de la perspective de la Renaissance, par une expérience sensorielle et intellectuelle du spectateur et de l’artiste lui-même (An Object Cannot Compete with an Experience – Hamish Fulton)1. Une nouvelle esthétique accompagne alors une nouvelle éthique : il ne s’agit plus de voir la nature comme une œuvre d’art, mais de la transformer en une œuvre d’art, de se connecter avec elle, avec ses matières et ses énergies.
Les images occupent cependant toujours une place capitale dans ce processus. Quelles fonctions, associées aux sites, à la cartographie et aux métadonnées, peuvent-elles remplir ?

La part strictement visuelle de la photographie constitue une partie seulement des informations que l’image numérique peut porter. D’autres données, en particulier les coordonnées spatiales et temporelles, mais aussi d’autres informations inhérentes au processus de production des images ou à leur inscription dans un champs singulier tel que, par exemple, l’analyse de l’évolution de la qualité de l’air ou de la distribution de l’eau, de la propagation d’une espèce végétale ou animale, peuvent être exploités en adéquation avec des préoccupations particulières. La visualisation de ces données dans un dispositif cartographique permet une projection rapide dans un espace de représentation symbolique. La sélection des informations opérée par les artistes, relative à leur approche singulière de l’espace réel, peut nous apprendre beaucoup sur des démarches qui se proposent de résonner avec les territoires, les paysages et les sites. Chaque artiste peut préciser son intérêt concernant le milieu dans lequel il s’inscrit et orienter ses interactions avec celui-ci. Un tel dispositif peut aussi pousser à une modification des pratiques aussi bien dans la conception des projets, que dans leur mise en œuvre ou leur finalité. La mise en place de protocoles participatifs, collaboratifs ou individuels peut se faire en adéquation avec des dimensions politiques, scientifiques, écologiques, sociales, anthropologiques, géographiques, géologiques qui s’entretissent selon les intérêts de chacun.

La notion d’art s’en trouve bousculée mais elle peut se nourrir d’autres approches concrètes dans le souci d’une appréhension plus riche, plus complète, de l’espace et du réel. Par ailleurs passer de la verticalité de la photographie à l’horizontalité de la carte implique un changement de point de vue radical. Qu’est-ce que cela implique comme modification dans nos systèmes de représentations ? Quel impact sur l’imaginaire et les questions liées à la mémoire ? Quelles technologies peuvent être mobilisées ? Les expériences tentées, dans le cadre des différents projets mis en place, apportent à chaque pas de nouveaux éléments de réponse.

L’image et la carte sont au centre de ces préoccupations. La notion de paysage et de sa visibilité picturale et esthétique, qui repose sur un dualisme apparu en particulier avec la perspective au moment de la Renaissance, peut ainsi être re-questionnée. Un des aspects qui m’intéresse ici est de renoncer à voir le paysage d’un point de vue pictural pour en prendre soin d’un point de vue écologique, écosystèmique. Dans cette perspective, une des fonctions essentielles de la photographie est de participer à la constitution d’une base de données concrètes, d’assembler des informations visuelles, sonores, et haptiques avec des éléments textuels qui participent à informer une nouvelle représentation numérique complexe d’une portion d’espace que l’on nomme site2. De nombreuses questions peuvent être évoquées à travers les différentes démarches d’exploration d’un territoire. Bien sûr la question de la sélection des données et de leur visualisation est cruciale. Elle dépend de chaque artiste, de son approche et chaque cas particulier contribue à de nouvelles représentations et définitions de l’espace, du territoire et du milieu.

J’envisage Walking the Data et la plateforme Plotmap comme une part du dispositif d’expérimentation de la relation object / sujet (trajection3) qui implique les artistes et le réel dans un espace-temps donné. Dans ce contexte les différentes approches, collectives ou individuelles, sont indissociables de la dimension identitaire du territoire. Elles engagent le corps et les systèmes éco-techno-symboliques. Walking the Data, en résonance avec ces préoccupations et la proposition Photographie et territoire, menée en partenariat avec les facultés des beaux-arts et d’architecture de Porto en février 2016, prolongée à Lisbonne en 2017 par une résidence d’étudiants puis en novembre 2018 par le workshop Montagne Magique, est apparue comme une opportunité. Cette multiplicité d’approches d’une réalité donnée m’intéresse aussi particulièrement dans le Projet Entre Serras, réseau d’art contemporain, entre agriculture et biodiversité (PES)4.

L’hypothèse de départ (territorialités et savoirs en fonction des outils, des technologies mais aussi des contextes spatio-temporels) sera vérifiée au fil des expériences menées.
Je considère Walking the Data comme une opportunité permettant d’un côté d’expérimenter des démarches artistiques et de l’autre de visualiser les données qui en sont issues. La documentation, la sélection de ces données et la façon de les visualiser et de les faire sentir, de les restituer dans un dispositif numérique et virtuel mais aussi réel et in situ, y sont aussi fondamentales que les productions elle-mêmes. L’ensemble est envisagé comme un processus d’échange plutôt que comme la production d’un objet même si je souhaite contribuer à une réflexion sur le design, l’ergonomie et les fonctionnalités de l’ensemble.

MM--DSC_0704-2.jpg

Photographie et Territoire | Porto, février 20165

Suite à un programme d’échange Erasmus entre l’école supérieure d’art d’Aix et les facultés des beaux-arts et d’architecture de l’université de Porto, neuf étudiants étaient invités à proposer un regard critique sur un axe historique de la ville. Les polarités et les transformations socio-économiques composant cet axe sont centrées sur deux aires contiguës et emblématiques : la rue de Alegria et son tracé datant du XIXe siècle et la rue São Victor reliant la place Saint-Lazare au pont D. Maria, dont le tracé urbain se déploie dans des interventions emblématiques tels que SAAL6 de S. Victor et la vie de ses îlots ouvriers. Explorer un lieu. Collecter des images et des matériaux. Inventer un regard. Neuf regards à la dérive, qui se croisent et s’entrelacent, se donnent à voir et donnent à voir le temps qui passe. Sept jours. Jour après jour, nuit après nuit. Au fil des rencontres les habitants se confondent avec la ville et ses rythmes. Sarah, Teresa et João, trois regards qui errent dans les ilhas. Sébastien, lui, se concentre sur les lieux de passage sans âme. Clément se laisse aller à des déambulations nocturnes. Barbora est portée par le charme désuet de la Torre Miradouro de l’emblématique Coopérative des Tailleurs de Pierres. Kent joue, déjoue et se joue des mots. Ivan collectionne des choses qu’il représente au collodion humide, en résonance avec un autre temps. Matthieu appréhende la ville par des sensations haptiques rendues visibles par ses numérisations. Neuf prétextes à cartographier, sous des angles multiples, une ville, son histoire, ses méandres et ses ruines.

COUV.jpg

Habiter - se déplacer - se nourrir | Lisbonne 2017

Qu’est-ce que Lisbonne ? « Est-ce un pirarucú qui porte ses habitants comme ce poisson porte sa progéniture au sommet de son crâne dans les eaux profondes de l’Amazone à la frontière du Brésil qui fut l’outre-mer portugais ? Est-ce un junkspace, comme Rem Koolhaas a défini toute ville contemporaine ? Est-ce un organisme vivant fait d’espaces végétaux, d’un fleuve, de petites rues, d’immeubles abandonnés, d’espaces privés, de places publiques, d’airs conditionnés, orageux, pollués, ensoleillés ? Lisbonne, est-ce une ville-monde dans un paysage urbain du début du XXe siècle ? Est-ce cette femme de ménage croisée dans un escalier, un bouquet dans les mains ?
Ces ouvriers sur un chantier ? Est-ce ces trous dans la chaussée pavée, ces cités-dortoirs que l’on rejoint par bateau ? Lisbonne, est-ce une ville qui rêve, une ville dont on peut déchiffrer les chimères dans le flux du Tage ? » 7 Faisant suite au workshop réalisé à Porto en février 2016, Walking the Data et l’école d’art d’Aix ont souhaité prolonger cette aventure en se déplaçant dans la ville de Lisbonne. Durant 10 jours, nous avons été accueillis, trois enseignants et six étudiants à GRILO, espace de création des artistes Tomás Colaço et Sofia Aguiar. Ce territoire à la géographie si particulière, situé entre l’océan Atlantique à l’ouest et la mer de Paille à l’est, cette « ville mondiale » selon le classement 2010 du Réseau d’étude sur la mondialisation, à la charnière des mondes occidentaux et orientaux, est ainsi devenue matière de création. À partir d’itinérances, de captations sonores, visuelles et gustatives, de cuisine et d’écriture nous avons tenté de nous immerger dans l’épaisseur de Lisbonne. Dans la lignée des flâneries de Walter Benjamin, des dérives situationnistes de Guy Debord ou encore des rêveries du promeneur solitaire de Jean-Jacques Rousseau, nous nous sommes interrogés en arpentant la ville sur ce que signifie aujourd’hui se déplacer dans un territoire et dans le monde. Connectés à des appareils géolocalisés, d’autres espaces se sont ouverts et modifient notre rapport au temps. Les compagnies aériennes low-cost nous portent aux quatres coins de l’Europe et les marchandises voyagent d’un bout du monde à l’autre. Cette fragmentation questionne notre compréhension du topos et de la chôra, du chronos et du kaïros. Comment, à partir de l’expérience du lieu, du moment, du corps, de rencontres et de sensations, inventer de nouveaux protocoles artistiques avec des téléphones, le dessin et des mémoires de tout ordre ? Comment interroger et écrire avec nos corps et nos souffles l’habiter et l’être habité de notre propre histoire ?

Montagne Magique8 | Covilhã 2018

Ce workshop s’inscrivait dans le programme Montagne Magique / Rencontre internationale art et paysage, organisé par l’université de Beira Interior, Covilhã, Portugal et l’université du Pays Basque, Bilbao, Espagne. Il mettait à l’épreuve le rôle de l’image photographique comme outil de perception de l’espace urbain et son articulation avec d’autres médiums.
Covilhã et son ancien centre ville a vu son tissu social et économique transformé au cours du dernier siècle et au début du XXIe.

L’industrie textile et l’énergie hydraulique qui ont permis son développement, les espaces commerciaux et les nouvelles zones d’habitation, les révolutions industrielle puis numérique, ont radicalement transformé ses paysages. Métropole de petite taille, la laine y a joué un rôle important depuis le XVIIIe siècle. De nombreuses friches témoignent de ce temps fait de machines, d’eau et de granit. La Goldra relie l’université, ancienne fabrique royale, à la ville haute. Avec la Carpinteira et deux autres cours d’eau, elles structurent la cité. De nombreuses friches d’usines jalonnent ces parcours, formant avec les systèmes de gestion de l’eau, indispensables au fonctionnement des manufactures, un écosystème aujourd’hui à l’abandon.

Du 28 octobre au 04 novembre 2018, l’université de Beira Interior et l’école d’art d’Aix invitaient douze étudiants à explorer, visuellement et haptiquement, l’environnement, l’histoire, la géographie et la minéralité de cette ville.
La visite de Sobral de São Miguel, un des Villages de Schiste encore rythmé par les travaux agricoles et une vie communautaire, avec son rôle historique dans la route du sel et les mines de tungstène toutes proches, a mis en évidence l’articulation entre rural et urbain. De retour à Covilhã, Francisco Afonso, propiétaire de l’usine Fabrica Estrela, active jusqu’en 2004, nous parle de cette industrie de la laine qui a régulé l’activité économique et sociale de toute la région durant deux siècles. Aujourd’hui, ce lieu rebaptisé New Hand Lab est transformé en résidence pour artistes. C’est là que les étudiants s’installent pour produire leur travail ainsi qu’une exposition commune avec le Musée de la laine et le Musée archéologique de Fundão, la ville voisine.

Zero-3.jpg

La ligne du Côa9 | Musée du Côa - Musée Vostell Malpartida de Cáceres 2020

En collaboration avec le Projet Entre Serras, soutenu par iNature et les municipalités de Fundão et Sabugal, dans le prolongement du partenariat entre Walking the Data, l’école supérieure d’art d’Aix-en-Provence Félix Ciccolini et l’université de Beira Interior (UBI), le workshop La ligne du Côa aura lieu au printemps 2020. Une marche qui, avec les artistes et enseignants Catherine Melin (dessin), Abraham Poincheval (performance), Willy Legaud (vidéo) et Carlos Casteleira (photographie), a pour objectif de parcourir trois étapes des 175 km du GR le long de ce cours d’eau jusqu’à la municipalité de Sabugal. Depuis les gravures paléolithiques du Côa jusqu’à Fluxus, cette marche dessinera une ligne d’espace-temps.

La post-production débutera, avec les étudiants de l’école d’art d’Aix, de l’UBI et de l’université d’Estremadura, au Musée Vostell Malpartida de Cáceres. Un film documentaire évoquera ce que nous disent les paysages et les territoires, la terre et le ciel sur les liens que l’art entretient avec les sociétés humaines ?

Carlos Casteleira


  1. La Nature dans l’art de Gilles A. Tiberghien, Édition Actes Sud - Photo Poche 2005 

  2. Le site et le paysage de Anne Cauquelin, Édition Presses Universitaires de France 2002 

  3. Écoumène de Augustin Berque, Édition Belin 1987 

  4. Le PES vise à créer une psycho-cartographie et un réseau d’art contemporain entre Portugal, France et Espagne (Provinces de Beira-Baixa et Beira- Alta, Estrémadura et Castille-et-León, Alpes de Haute-Provence). Il invite des artistes à réaliser des actions en territoires de montagne et à les documenter. Explorant histoires et coutumes en coopération avec les communautés, les premières édition du PES ont eu lieu en 2017, 2018 et 2019 avec l’installation Pirilampos (Lucioles) d’Erik Samakh, le séminaire Interaction entre les êtres humains et les espaces en territoires de montagne et les résidences de Rodrigo Braga et Laetitia Morais invités par la Mu- nicipalité de Fundão et les Villages de Schiste (exposition au Denison Art Space in Newark, Ohio en Septembre 2019). En plus de symboliser la résilience de la biodiversité, les lucioles marquent l’adhésion des territoires au réseau d’art contemporain du PES. La poétique des relations humaines dans ses interactions avec le monde et avec la terre fait nécessairement partie de ces processus.
    https://projetoentreserras.wordpress.com 

  5. https://fotografiaterritorio.wordpress.com/ 

  6. SAAL (Serviço ambulatorio de apoio local / Service ambulant de soutien local) est né de la révolution du 25 avril 1974 au Portugal. Il s’agit d’une expérience pionnière de constitution de brigades techniques menées
    par des architectes qui, en concertation avec la population, avaient pour objectif d’affronter les difficultés de logements des communautés défavorisées. Des enquêtes sur les conditions de vie à l’appui aux commissions de quartier, des projets d’architecture à l’accompagnement des processus d’expropriation, ces brigades travail- laient avec les habitants et non pour eux. 

  7. cf. Abraham Poincheval 

  8. https://projetoentreserras.wordpress.com/workshop-la-montagne-magique/
    http://montanhamagica.ubi.pt/ 

  9. Marche collective de l’art paléolithique à Fluxus : Musée du Côa | Réserve de Faia Brava | Municipalité de Sabugal | Musée Vostell Malpartida de Cáceres avec école d’art d’Aix | université de Beira Interior | université d’Estremadura. https://projetoentreserras.wordpress.com/edicao-2020/
    En raison de l’épidémie Covid-19, ce workshop est reporté à novembre 2020.