Avant-propos

À l’entrée d’une maison de commerce au Japon, on trouve souvent deux petits tas de sel. Ce dispositif murmure : « l’intérieur de ce lieu est déjà purifié, soyez les bienvenus ». Pour marquer l’entrée de ce livre, il me revient de faire signe et d’accompagner le lecteur vers un espace de recherches développé à l’école d’Aix-en-Provence. J’ai donc disposé deux repères discrets pour accompagner cette lecture.

Ici, on entend la voix de Jean-Pierre Léaud dans un film de Philippe Garrel :

« Personne ne sait ce qu’il se passe aujourd’hui parce que personne ne veut qu’il se passe quelque-chose. En réalité on ne sait jamais ce qu’il se passe, on sait simplement ce qu’on veut qu’il se passe et c’est comme ça que les choses arrivent. En 17 Lénine et ses camarades ne disaient pas nous allons faire la révolution parce que nous voulons la révolution. Ils disaient toutes les conditions de la révolution sont réunies, la révolution est inéluctable. Ils ont fait la révolution qui n’aurait jamais eu lieu s’ils ne l’avaient pas faite, et qu’ils n’auraient pas faite s’ils n’avaient pas pensé qu’elle était inéluctable uniquement parce qu’ils la voulaient. À chaque fois que quelque chose a bougé dans ce monde, ça a toujours été pour le pire. Voilà pourquoi personne ne bouge, personne n’ose provoquer l’avenir ! Faudrait être fou pour provoquer l’avenir ! Faudrait être fou pour risquer de provoquer un nouveau 19, un nouveau 14, un nouveau 37 !

Lou Castel : Alors il ne se passera jamais plus rien !
Jean-Pierre Léaud : Si... parce qu’il y aura toujours des fous... et des cons pour les suivre... et des sages pour ne rien faire. »

Face à cette image granuleuse en noir et blanc un livre est ouvert à la page 243 ; on peut voir une photographie et le début du texte qui l’accompagne. L’image montre deux pierres rectangulaires dans le pavement du sol, réunies par un linteau. L’orientation de ces trois éléments diffère du reste du pavement, ils invitent les pas à une attention sur le sol pourtant lisse.

Le texte débute ainsi : « On peut comprendre le kekkai comme ce qui permet de distinguer ou de séparer ce qui peut être confondu : les mondes, les lieux, les espaces. Séparer, distinguer, discerner mais cependant relier les mondes de part et d’autre. Historien de l’architecture, Itô Teiji propose quelques éclaircissements sur la naissance du kekkai. Il constate que l’idée se perpétue, mais que l’explication par les mots en est difficile, et que sa connaissance intuitive est plus aisée. Le dévoiement est trop précis, l’explication même est étrangère si ce n’est antinomique à la compréhension intime recherchée. Sur le continu de l’espace naturel, le kekkai impose la décision d’une rupture entre l’ici et l’ailleurs, par un dispositif matériel parfois plus symbolique que coercitif. Le kekkai est moins une chose matérielle qu’une chose mentale, moins un dispositif concret qu’une manière de penser. En quelque sorte : un point de départ réel pour développer une pensée, une disposition de l’être qui l’ouvre au monde. Le dispositif matériel qui y invite peut être réduit à très peu de chose, presque à une règle édictée, sinon sans matérialité en tout cas à une présence tangible évaporée, quasi sublimée ».

Passés ces deux repères, le lecteur entame l’expérience de Walking the Data.

Christian Merlhiot.

extrait du film La naissance de l’amour de Philippe Garrel et du Vocabulaire de la spatialité japonaise, dirigé par Philippe Bonnin